Emplois ou propriété des entreprises? Pour une réflexion sur la souveraineté économique

Le Canada est une économie de services. Ce secteur représente près des trois quarts de l'activité économique du pays. Les techniciens, les gestionnaires, les concepteurs, les spécialistes et les opérateurs accomplissent un travail qui, par sa nature, est réalisé ici. Ce sont des personnes qui vivent au Canada, y paient leurs impôts et y bâtissent leur carrière.

Dans une économie de services, l'enjeu n'est donc pas de protéger le travail, les Canadiens l'accomplissent déjà. Le véritable enjeu est de préserver la propriété de la valeur créée par ce travail.

La question est plutôt la suivante : à qui appartiennent les entreprises pour lesquelles travaillent les Canadiens, et qui bénéficie, à long terme, de la valeur qu'elles créent? Si la souveraineté économique nous tient réellement à cœur, comment pouvons-nous faire en sorte que cette valeur demeure au Canada?

Lorsqu'une entreprise de services appartient à des intérêts canadiens, les retombées de sa réussite profitent directement au pays. Les bénéfices sont réinvestis dans les équipes de direction, la croissance, les infrastructures et le développement des entreprises d'ici. Le pouvoir décisionnel demeure au Canada. Avec le temps, ces investissements permettent de bâtir des entreprises plus solides, capables de prendre de l'expansion, d'innover et de concurrencer les marchés internationaux. Voilà à quoi ressemble la souveraineté économique dans une économie de services : non seulement une activité économique locale, mais aussi la propriété des capacités qui en découlent.

À l'inverse, lorsque la propriété d'une entreprise se trouve à l'extérieur du Canada, le travail continue d'être effectué ici, mais les retombées économiques peuvent progressivement bénéficier à d'autres marchés. Le travail des Canadiens crée de la valeur, mais le contrôle stratégique de cette valeur et le réinvestissement à long terme des bénéfices peuvent revenir aux sociétés mères et aux équipes de direction établies ailleurs. L'activité demeure au pays, mais le levier économique se déplace peu à peu à l'extérieur de nos frontières.

Du point de vue d'une entreprise canadienne comme la nôtre, cette réalité est bien concrète. Nous recrutons parmi le même bassin de talents et desservons les mêmes organisations que de grandes entreprises étrangères présentes au Canada. Les personnes qui réalisent le travail possèdent souvent les mêmes compétences et le même professionnalisme. La différence ne réside pas dans la qualité du travail, mais dans l'accès au capital, la capacité de croître à grande échelle et les incitatifs qui orientent les décisions d'investissement à long terme sur le marché canadien.

On cite souvent les investissements réalisés au Canada par des entreprises détenues à l'étranger, qu'il s'agisse d'installations, d'équipements ou de formation, comme preuve que la propriété étrangère profite à l'économie canadienne. Ces investissements sont bien réels. Toutefois, dans une économie de services, les investissements suivent généralement la position qu'occupe une entreprise sur le marché. Toute entreprise qui souhaite conserver sa position doit investir pour y parvenir. Ce n'est pas l'investissement en soi qui fait la différence, mais plutôt l'endroit où les bénéfices sont réinvestis et où se prennent les décisions qui orientent la croissance future. Dans notre propre entreprise, cela se traduit par des choix comme l'offre d'un congé de maternité et d'un congé de paternité rémunérés au-delà des exigences minimales prévues par la loi, soit respectivement 16 semaines et cinq semaines. Ce n'est pas parce qu'il s'agit de l'utilisation du capital la plus rentable à court terme, mais parce que nous croyons que réinvestir dans nos employés est essentiel pour renforcer durablement notre capacité ici, au Canada. Ce sont des décisions qu'il est plus facile de maintenir lorsque la propriété de l'entreprise, son leadership et sa vision à long terme demeurent ancrés au pays.

Cette distinction est importante, parce que la croissance engendre la croissance. Les entreprises qui disposent d'un meilleur accès au capital peuvent investir davantage, absorber plus facilement les risques et accroître leur présence sur le marché. Lorsque des entreprises canadiennes peuvent atteindre cette échelle, l'ensemble du pays en bénéficie : davantage de leadership local, davantage de réinvestissements réalisés ici et davantage d'entreprises canadiennes capables de servir des clients d'envergure nationale et internationale. À l'inverse, lorsqu'elles peinent à rivaliser avec de grandes entreprises détenues à l'étranger, le Canada conserve l'activité économique, mais perd progressivement la possibilité de faire émerger de véritables champions nationaux dans les industries de services.

Cette réflexion ne vise pas à s'opposer aux entreprises étrangères. Plusieurs exercent leurs activités au Canada avec professionnalisme et emploient des milliers de Canadiens. La question est d'ordre structurel. Dans une économie de services, la propriété des entreprises détermine si la réussite du travail accompli par les Canadiens contribue, avec le temps, à renforcer une capacité économique qui appartient au Canada.

Si nous accordons de l'importance à la souveraineté économique, notre objectif ne devrait pas se limiter au nombre d'emplois ou au volume d'activité économique. Ces éléments peuvent coexister avec un affaiblissement progressif du pouvoir économique canadien. Le véritable défi consiste plutôt à créer les conditions qui permettront aux entreprises canadiennes de croître, de prendre de l'expansion et de réinvestir ici, afin que les retombées à long terme du travail des Canadiens demeurent au Canada.

En définitive, il est peut-être temps de redéfinir ce que signifie la souveraineté économique dans une économie de services. L'enjeu n'est pas de protéger le travail, les Canadiens l'accomplissent déjà. L'enjeu est de préserver la propriété de la valeur créée par ce travail et de permettre à cette valeur de continuer à générer des retombées économiques durables ici, au Canada.

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